Oyé Oyé, braves
marcheurs le dit de François, Belge comme tous les François,
et
conteur des exploits de notre
troupe
Carnet de route
"Partir, c'est mourir un peu. Ecrire, c'est vivre d'avantage", dixit André Comte-Sponville. Alors, allons-y gaiement !
Ve 8 : tout commence à Roissy par une chaude journée d'août, quelque chose comme 35 °C à midi... Nous passons un à un par les affres communes à tous les départ : enregistrement, contrôles en tous genres, etc. Dans la salle d'attente devant l'avion, chacun essaie de deviner qui seront nos futurs compagnons de voyage : tiens, j'ai vu passer une étiquette blanche sur un sac à dos... Vol sans histoire jusque Reykjavik mais malheureusement sans visibilité à l'atterrissage : les premiers paysages d'Islande se font attendre. Au sol, contraste net par rapport à Paris : peut-être 12 °C, ciel bas et gris, bruine, et finalement franche averse, on est mis dans le bain tout de suite ! Le groupe se forme devant le bus : euh, ben, on était assis les uns à côté des autres dans l'avion, c'est malin, on aurait pu le dire... Première heure de bus jusque dans le centre ville, où devant les locaux de notre agence, nous faisons connaissance avec François, notre guide. Nous transbordons vite tout notre fourbi dans un autre bus, un modèle haut sur pattes, et nous repartons sans attendre pour deux autres heures de route qui nous amènent au pied du volcan Hekla, dans le joli petit refuge de Rjupnavellir où nous passons notre première nuit. Première nuit, mais beaucoup plus important, première tasse de tisane "Emerson", la tisane qui prend soin de nos âmes ! En vente dans toutes les bonnes boutiques de Selfoss !
Sa 9 : soleil ce matin ! Après un court transfert par piste, nous entamons notre marche sur les pentes du volcan Hekla. Nous renonçons cependant à en atteindre le sommet car il est déjà dans les nuages... Nous redescendons par le versant est pour gagner d'immenses champs de lave vierge de toute végétation. Faut dire qu'Hekla s'est réveillé pas plus tard qu'en 2000... Nous déjeunons en triple vitesse car ces grands espaces sont le royaume des vents... Quelques champs de lave plus loin, nous sommes rattrapés par la pluie. Nous piquons nos tentes (de bonnes vieilles canadiennes : les seules qui tiennent le coup) dans la cendre, sous la haute silhouette de Mundafell. Pluie et vent nous tiendront compagnie toute la nuit.
Di 10 : le temps est approximativement sec au lever mais la pluie nous rattrape dès la première côte. Un cratère plus loin, quelque part vers le massif de Raudufossafjöll, nous nous arrêtons pour déjeuner, sans eau, car il n'y a pas moyen d'en trouver dans la lave, et sans pain, car nous avons oublié d'en prendre ! On rit de bon coeur de notre petite mésaventure en pensant aux titres des journaux que cela pourrait faire : "quatorze marcheurs et leur guide meurent de soif sous la pluie dans les déserts d'Islande... " ! Une ou deux averses pour éviter la surchauffe dans les côtes suivantes, et nous débouchons sur une vaste vallée parcourue par la rivière Markarfljót. Contraste splendide entre les cendres noires et les mousses vertes... Nous nous arrêtons quelques instants dans le refuge de Vesturdalir pour boire le thé (ça fait chic, hein ? ) avant d'entreprendre la traversée de la rivière à gué, premier d'une longue série. L'eau est fraîche puis agréablement chaude par endroits : nous sommes sur des sources géothermiques. Quelques collines rhyolitiques nous attendent encore avant d'atteindre notre camp, toujours à proximité de la rivière. Nuit froide et venteuse.
Lu 11 : nous partons dans les brumes à travers un champ de lave très mouvementé : fantomatique ! Au bout de deux heures, le temps se lève et on découvre le plateau d'Hrafntinnusker (imprononçable ! ) avec ses multiples jets de vapeurs qui sifflotent comme de veilles bouilloires, ses marmites de boue qui font glou-glou et ses piscines d'eau vaporeuse qui nous semblent bien tentantes ! Cerise sur le gâteau : nous visitons une grotte sous-glaciaire qui est creusée par une source chaude. C'est tout bleu dedans, mais ça craque dans tous les coins à vous glacer le dos ! Après un déjeuner, sous le soleil faut-il le dire, nous repartons vite pour découvrir de loin encore le Myrdalsjökull, une des grandes calottes glaciaires d'Islande, quand même quelque chose comme 590 km2, et les chaînes de montagnes de Faxi et Sáta. Impressionnant ! Un coup d'oeil sur la boussole nous renseigne sur leur orientation : nord-est, sud-ouest. Pas de doute : nous abordons bien le Grand Rift. Nous quittons les hauteurs du plateau pour plonger à nouveau sur la rivière Markarfljót. Normalement, Runard, notre chauffeur, devait nous attendre pour passer le gué, mais il n'est pas là. Nous n'en faisons ni une ni deux, nous enlevons nos godasses et nous traversons. Une heure de marche encore et nous atteignons notre camp, au sud de Laufafell, au bord d'un beau torrent, dans l'herbe et la mousse, un endroit bucolique à souhait !
Ma 12 : grand soleil au petit matin mais ce sera malheureusement de courte durée... On commence la journée par un petit cratère tout rond pour se mettre en jambe. Nous découvrons de loin le Tindfjallajökull, puis les lacs de Skyggnisvatn, avant de plonger dans des gorges et visiter un ancien site d'éruption sous marine : la lave y a fait de merveilleux boulets de toutes tailles. Un nouveau col nous donne un coup d'oeil formidable à la ronde : Faxi, Sáta, Myrdalsjökull... Formidable aussi le silence de l'endroit et l'averse qui nous tombe dessus juste à temps pour monter les tentes... Mais elle passera vite et le soleil nous offrira d'abord un très bel arc-en-ciel, puis un beau coucher sur Lifrarfjöll. Au menu du soir : truites fraîchement pêchées par Runard dans Markarfljót. Un délice, surtout aux yeux des autres groupes du camp qui en sont à leur nième jour de lyophilisé... Là, on ne regrette pas d'avoir pris un trek sans portage !
Me 13 : ce sera LA journée de beau temps ! Les lumières du matin sont merveilleuses sur les herbes, les mousses, les fleurs, les rivières, les montagnes, les glaciers. Les préparatifs du matin sont un peu longs car il faut dresser la liste des courses que Runard devra faire pendant la journée. Le hic, c'est qu'il n'est pas là : problème mécanique avec le 4x4 ! Un collègue viendra à sa rescousse et nous nous mettons en route pratiquement que sur le coup de midi. Nous commençons la journée par un petit bain de pieds avant de découvrir des paysages plus beaux les uns que les autres au fur et à mesure que nous nous approchons du Myrdalsjökull. Nous retrouvons dans l'après-midi la Markarfljót, qui est maintenant une grosse rivière impétueuse, avec des cascades, des gorges et des falaises de 200 m de haut. Brrr, nous en avons le vertige ! Il nous reste ensuite encore une dernière heure de marche à travers le reg avant d'atteindre notre camp à Hattafellsgil, splendide petite gorge de basalte noir où l'on trouve, au milieu d'un champ de lupins, un gîte que l'on dit habité par les trolls...
Je 14 : après un nouveau passage de reg, nous atteignons enfin les abords immédiats du Myrdalsjökull, au niveau de l'Entujökull. Nous en remontons la moraine latérale, parsemée de fleurs alpines : nappes d'épilobes, silènes, saxifrages, raisins d'ours et même minuscules gentianes bleues... Très beaux coups d'oeil sur la calotte glaciaire. Difficile d'imaginer que là dessous dort un gros volcan, gare au réveil ! Nous quittons les abords du glacier par une vallée latérale puis un solide bout de reg barré par un gros gué : large, profond, très froid (on est à peine à quelques kilomètres du glacier), il nous fait hésiter longtemps, d'autant plus que Runard aurait dû être là pour nous permettre de traverser à pied sec... Comme nous ne voyons personne venir, nous prenons notre courage à deux mains et nous nous lançons... Ouf, on est content d'être de l'autre côté, et la demi-heure de marche qui nous reste à faire est à peine suffisante pour nous réchauffer. Qu'importe : c'est une douche chaude qui nous attend à l'étape à Hvanngil.
Ve 15 : nous gagnons le Maelifellssandur, vaste plaine de cendre noire et détrempée, laissée à découvert par le Myrdalsjökull qui s'est retiré. Nous troquons nos godasses contre des sandales pour mieux profiter du caractère spongieux du terrain, le tout sous un mélange intime d'averses et de coups de lumière. Une petite crête à passer et nous découvrons le Maelifell, cône parfait et tout vert de mousse, servi sur son plateau de cendres noires : cette fois-ci c'est sûr, nous ne sommes plus sur terre ! Mais un dernier gué juste avant le camp nous ramène à notre condition terrestre : allez, on en a déjà vu d'autres ! Comme il se doit, averse pour monter les tentes et beau coup de lumière en soirée.
Sa 16 : nous partons sous la pluie pour une balade en aller et retour au départ du camp. Au bout d'une demi-heure, nous renonçons à avancer car la pluie frappe horizontalement et de face. Nous nous replions frileusement dans notre tente mess pour boire un bon thé chaud. Nous repartons cependant sans trop tarder, malgré la pluie qui ne cesse pas vraiment, mais cette fois-ci en voiture : nous voilà tous entassés comme du bétail dans la remorque du 4x4. Quelques kilomètres plus loin, Runard nous largue au milieu du gué : il nous fait traverser encore avec la voiture une première section de la rivière Brennivinskvisl, mais il ne peut aller plus loin. Les autres sections de la rivière sont très difficiles à traverser : plusieurs tentatives seront nécessaires avant de trouver un passage plus ou moins potable. Certains expérimentent pour la première fois la technique du "tant pis pour le flitch-flotch, je reste dans mes godasses" ! ! ! Nous pique-niquons en vitesse sous la pluie au niveau de la faille explosive d'Eldgja, au pied d'une cascade alimentée par les lacs d'Hólmsarlón. Sous le soleil, ça doit être fabuleux... Pour nous, ce sera pluie, nuages et rinçage intégral avant la baignade : au bout des lacs, une incroyable source chaude alimente deux piscines... Nous abandonnons nos vêtements détrempés pour nous glisser avec délice dans l'eau chaude. Impossible d'en sortir, surtout quand on pense à ce qui nous attend dehors !
Di 17 : tiens, il pleut toujours ! Nous sommes bien obligés de plier le camp et nous repartons en direction de notre piscine favorite, mais nous ne nous y arrêtons plus. D'ailleurs la place est déjà prise par Runard qui y déguste sa bière ! Nous cheminons longuement dans la pluie et les nuages, en essayant d'imaginer les paysages que nous ne verrons pas. Grand sujet de conversation : pleut-il plus ou moins que la veille ? Nous sortons des brumes au niveau de la faille d'Eldgja. Ici aussi, très belle cascade, et spécialement pour nous, un gué, le dernier du parcours paraît-il. Nous ne le croyons pas lorsque nous voyons la grosse rivière qui nous sépare encore du camp, mais c'est sans compter sur un extraordinaire pont de lave qui nous prive d'un dernier bain de pieds. Une éclaircie nous fait espérer des jours meilleurs, mais non, la pluie nous revient, tenace.
Lu 18 : il ne pleut plus ! ! ! Est-ce la fin du déluge ? Nous partons voir Alftavótn, le lac des cygnes, mais les cygnes ne sont pas au rendez-vous. Nous nous contentons de contempler les cascades qui alimentent le lac. Que d'eau, que d'eau, comme dirait l'autre ! Une éclaircie se dessine sur le temps de midi et nous plions en vitesse les tentes qui font mine de sécher. Nous repartons par la piste, un instant sous le soleil, puis dans les nuages et finalement sous la pluie, ça faisait longtemps. Devant le refuge d'Holaskjol et nos mines misérables, nous nous voyons offrir une nuit dans le gîte, merci chef ! Deux petits renards polaires dont le terrier est tout proche nous souhaitent la bienvenue. Grande séance de séchage et de lavage avant un mémorable repas aux chandelles, avec dans les assiettes un gigot d'agneaux cuit à la braise et qui restera aussi dans les anales ! Bravo pour le chef ! Nuit bercée par les ronfleurs...
Ma 19 : le soleil est au rendez-vous ce matin, ce qui est chic pour découvrir une des plus belles sections de la faille d'Eldgja et la très belle cascade d'Ofaerufoss. Nous faisons nos adieux à Runard et nous retrouvons notre bus haut sur pattes. Après la balade le long de la cascade et un bon bout de piste en bus, nous découvrons Landmannalaugar. Au programme, champs de lave, collines rhyolitiques multicolores, solfatares et pour les amateurs, trempette dans une source chaude. Encore un peu de piste et nous nous posons pour notre dernier camp à Landmannahellir. Le site est superbe et offre un beau coup d'oeil sur cette vieille connaissance d'Hekla. Coucher du soleil de premier choix.
Me 20 : dur, dur de s'arracher ! Nous repartons avec un autre bus (allez savoir pourquoi ! ) par la piste empruntée à l'aller au pied du volcan Hekla. Nous sommes plusieurs à nous dire que nous referions bien le tour, d'autant plus qu'il fait grand beau ce matin... Nous arrivons à Reykjavik en milieu d'après-midi, un peu déçus de nous voir répartis entre deux guest houses différentes, mais comme la ville est petite, nous nous croisons au gré de nos visites. Le centre ville est amusant, avec ses maisons en tôles ondulées de toutes les couleurs (y a pas de bois dans le pays ! ) et ses airs de stations balnéaires en entre saison. Le soir, nous nous retrouvons tous pour un délicieux repas de poisson dans un restaurant du centre. Un seul regret : François, notre guide, n'est déjà plus des nôtres...
Je 21 : dernier tour en ville et emplettes avant de filer à l'aéroport. D'un coup d'aile, nous saluons de haut Hekla, le Landmannalaugar et le Myrdalsjökull, mais snif, c'est déjà fini !
-oOo-
Ainsi avons-nous traversé le Grand Rift et l'Oraefi, ces mauvaises terres où rien ne pousse et où personne ne vit, ces mauvaises terres qui seront délaissées même des moutons dès que la neige et le froid auront repris leurs droits. Nul ne sait ce que nous avons semé dans notre sillage, et a-t-on idée même de ce que nous y avons récolté : des cailloux venus du ventre de la terre, des perles de pluie dans des écrins de mousse verte, des éclats de soleil doré dans les nuages, le souffle venu des grands espaces, l'amitié, l'entraide, le rire, ... Mais n'y avons nous pas récolté encore une autre chose, plus cachée, plus profonde, plus indicible, et qui fait de chacun nous un peu un orphelin de ces mauvaises terres ? Cherchez bien, assurément ces terres désolées recèlent un grand trésor !
Merci à François notre guide, Bernadette, Emma, Henri, les deux Isabelles, Jean-Jacques, Lionel, Murielle, Nadeige, Nathalie, Patricia, Sylvain et Thomas.
Votre humble scribe,
François.
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